Souffrances

Envoyé par Katie-Jay le 27 janvier 2008-01-28
9ème jour

Ses yeux sont plus profonds que je l’imaginais par rapport aux photos et à la vidéo. Sa peine est plus apparente dans chacun de ses mots. Son ton devient très solennel lorsqu’elle décrit le jour où elle est partie. Le jour où son mari et 60 autres hommes de son village ont été tués. Elle a marché 20 jours avec ses 7 enfants, sans nourriture, sans eau, sans rien. Elle a été chassée de l’autre côté de la frontière par les attaques aériennes et les balles. Ils ont marché toute la nuit, ne s’arrêtant que pour faire un petit feu et se réchauffer du froid mordant juste avant le lever du jour. Nous avons parlé avec elle pendant plus d’une heure et elle n’a esquissé qu’un sourire. Ses souvenirs sont enfouis quelque part sous ses yeux et l’émotion reste à la surface tandis qu’elle répète : « je souffre, je souffre ».

Fatna est l’une des femmes les plus courageuses que j’ai rencontrées de toute ma vie. Son plus jeune fils, qui n’avait que deux mois au moment de l’attaque du Darfour, ne connaît que la vie dans les camps et une vie sans père. Depuis cinq ans et cinq jours, Fatna lutte pour survivre dans le camp de Farchana. Sa tente, qui a cinq ans aussi, est dressée proprement près de l’espace cuisine. Je peux voir à quels endroits elle fuit et je lui demande si elle peut me faire visiter l’intérieur.

Deux petits lits faits de baguettes de bois, l’un avec un petit morceau de toile de tente en guise de matelas et l’autre avec une couverture. Huit personnes dorment dans cette tente. De la main elle me guide dans la tente, en montrant les dégâts faits par l’eau et le coin où dorment ses enfants sur le sable lorsqu’il ne pleut pas.

Il n’existe pas de programme pour les femmes et les voisins et spécialement les voisins, explique-t-elle. Elle ne sent aucune communauté ; elle est seule avec ses enfants.

Tôt le matin, nous avons rencontré plusieurs hommes travaillant à bâtir la maison d’un ami. L’heureux propriétaire de la nouvelle maison, qui auparavant habitait avec six personnes dans sa tente, souriait alors que nous discutions avec les hommes. Ils se réunissent et lorsque quelqu’un a besoin d’une maison, ils travaillent tous ensemble pour la construire. S’occuper des enfants ! Voilà une bonne façon de soutenir les réfugiés. Mais ces réunions se font entre hommes. Et le mari de Fatna est mort.

Fatna commence à entrer davantage dans les détails de sa vie. « Nous ne recevons plus le même soutien que nous avions au début ici ». Maintenant les réfugies manquent de nourriture, ils n’ont pas reçu de savon depuis trois mois et ils n’ont pas d’habits. Mansur et Darsalam peuvent témoigner de cette situation : ils sont retournés au Darfour pour essayer de trouver des objets de première nécessité, et pour voir la famille. Les gens de Farchana souffrent.
Nous retournons à la « maison » de Fatna après une courte pause et une brève visite aux autorités locales. Cette fois, nous distribuons les petits carrés de tissu sur lesquelles les enfants peuvent peindre ; cela fait partie de l’action Tentes de l’Espoir. Les yeux de Fatna s’allument lorsque nous lui donnons un carré peint pour qu’elle participe au projet. Je me souviens maintenant que la seule fois où je l’ai vue sourire, c’est lorsqu’elle nous a présenté ses enfants ce matin. Elle a un très beau sourire. Un sourire qui appelle le respect mais qui dévoile en même temps un peu de sa vulnérabilité, l’expérience de ces cinq dernières années.

Elle nous a demandé : « s’il vous plaît, essayez de faire quelque chose pour ramener la paix au Darfour. Je veux retourner chez moi. »

De Farchana, KTJ

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